
Le Fait
Au 13 février 2026, Eskom annonce 273 jours consécutifs sans délestage national. L’électricité revient. Mais le pays peut-il désormais choisir son fournisseur, ou doit-il encore tout miser sur le sauvetage d’Eskom ? [1]
Le monopole prisonnier se reconnaît à cela : même lorsqu’il se redresse, personne ne peut se permettre de le perdre.
Les chiffres bruts :
- 273 jours sans délestage national au 13 février 2026
- 65,04 % de disponibilité énergétique moyenne depuis le 1er avril 2025, selon Eskom
- R16 milliards de bénéfice après impôt annoncé pour l’exercice clos en mars 2025
- R64 milliards de soutien au titre de l’allègement de dette reçus pendant cet exercice
- Une continuité d’exploitation qui reste, dans les comptes 2025, dépendante du soutien public
- Des restrictions locales de distribution à distinguer des délestages nationaux
Le paradoxe central :
Eskom est à la fois :
- Indispensable : Eskom reste le fournisseur dominant et un nœud central de l’infrastructure électrique.
- Trop grand pour échouer : son effondrement détruirait l'économie sud-africaine
- Capable de se redresser, mais encore dépendant : le retour du bénéfice ne supprime pas le soutien public.
- Difficile à réformer : emplois, syndicats, fournisseurs et dépendances politiques croisées.
Eskom est plus qu’une entreprise. C’est un organisme dont l’État ne peut interrompre la perfusion sans mettre sa propre économie en danger. Le redressement lui donne de l’air. Il ne coupe pas la perfusion.
L'ANGLE MORT : LOI 40 — CONSTRUIS DES SYSTÈMES QUI FONCTIONNENT SANS TOI
« Le sommet de ton pouvoir, c’est quand tu peux disparaître et que ça continue. »Le Pouvoir qui reste · Loi 40, p. 166
Eskom met l’antiloi à l’épreuve : un système qui a rendu sa propre survie indissociable de celle du pays doit maintenant prouver que le pays pourra disposer d’alternatives.
L'architecture de l'impasse
1. Le monopole comme cage
Eskom contrôle :
- Une place dominante dans la production électrique
- Le réseau national de transport, désormais porté par NTCSA, filiale distincte depuis juillet 2024
- Une grande part de la distribution, aux côtés des municipalités
Des producteurs privés sont déjà présents et l’ouverture du marché est engagée. NERSA est le régulateur ; Eskom ne délivre pas toutes les autorisations. Le verrou stratégique se déplace : accès au réseau, raccordements, contrats et capacité de transport.
Résultat : ouvrir juridiquement un marché ne suffit pas à desserrer sa cage physique. L’alternative existe sur le papier avant d’exister dans les lignes, les postes et les contrats.
2. La dépendance croisée toxique
Un système de dépendances mutuelles empêche toute sortie de crise :
- L'État dépend d'Eskom : Sans électricité, l'économie s'effondre
- Eskom dépend de l’État : ses comptes 2025 signalent encore une incertitude de continuité liée au soutien public.
- Les syndicats dépendent d’Eskom : emplois, avantages et poids dans la négociation sociale.
- Les fournisseurs dépendent d'Eskom : Contrats charbon, maintenance = milliards de rands/an
- Le parti au pouvoir (ANC) dépend des syndicats : base électorale critique
Personne ne peut laisser Eskom mourir. Mais le sauver n’est pas encore libérer le pays de sa dépendance.
3. L'impossibilité structurelle de réformer
Toute tentative de transformation bute sur des blocages simultanés :
- Opposition syndicale : NUMSA menace de grèves nationales à chaque réduction d'effectifs
- Résistance politique : ANC dépend du soutien syndical pour survivre électoralement
- Sabotage interne : Cadres corrompus ont intérêt au chaos (contrats truqués, surfacturation)
- Pression électorale : chaque hausse tarifaire expose le redressement à un coût social et politique.
Verdict : le redressement interne existe. Le contournement par de nouvelles capacités est engagé. La liquidation reste impensable. Le piège consiste à confondre ces premiers mouvements avec la sortie de la dépendance.
La Data : Ce Que Les Chiffres Révèlent
1. Capacité théorique vs réalité opérationnelle
| Indicateur | Valeur datée | Signification |
|---|---|---|
| Délestage national | 273 jours sans délestage au 13 février 2026 | Une amélioration opérationnelle effective |
| Disponibilité énergétique | 65,04 % depuis avril 2025 | Part moyenne de la capacité disponible sur la période |
| Distribution locale | Restrictions locales distinctes du délestage national | La fin du délestage national ne garantit pas chaque desserte locale |
Source : point de situation Eskom du 13 février 2026. [1]
Traduction : remettre les centrales en marche est indispensable. Reste à construire un réseau qui ne place plus tout le pays à la merci d’un seul fournisseur.
2. Le gouffre financier
| Poste | Exercice clos en mars 2025 | Lecture |
|---|---|---|
| Résultat après impôt annoncé | R16 milliards de bénéfice | Premier bénéfice annuel depuis huit ans |
| Soutien reçu au titre de l’allègement de dette | R64 milliards | Un soutien public qui demeure décisif |
| Continuité d’exploitation | Incertitude signalée dans les comptes | Le redressement n’efface pas la dépendance au soutien public |
Source : résultats Eskom de l’exercice 2025. [3]
R64 milliards de soutien à la dette sur un seul exercice. Eskom renoue avec les bénéfices ; l’État continue de porter sa dette. [2]
3. Comparaison : Eskom vs autres monopoles électriques africains
| Opérateur | Pays | Point de comparaison |
|---|---|---|
| Eskom | Afrique du Sud | Dominance et dépendance au soutien public |
| ZESCO | Zambie | Concentration et exposition de la production hydraulique |
| JIRAMA | Madagascar | Fragilité financière et continuité de service |
| ENEO | Cameroun | Réseau, financement et responsabilités contractuelles |
| EDM | Mali | Coût de production et soutien public |
Comparaison des contraintes propres à chaque opérateur.
Observation : ces situations ne sont pas interchangeables. Elles posent une même question : quand la survie de l’opérateur devient une priorité nationale, qui impose encore l’exécution du service ?
4. Ce que les délestages font payer à l’économie
- Coût des équipements de secours pour les entreprises
- Arrêts de production et maintenance perturbée
- Risque d’investissement face à une fourniture imprévisible
- Déplacement des dépenses vers la protection individuelle plutôt que vers la production
Conséquences possibles d’une fourniture électrique instable.
Implications (So What?)
1. Le piège du "too big to fail"
Eskom illustre un paradoxe mortel des infrastructures critiques africaines :
Plus le monopole est grand
→ Plus il devient indispensable
→ Plus il est protégé de la concurrence
→ Moins il est incité à performer
→ Plus il devient inefficace
→ Plus il coûte cher à sauver
→ Plus il devient indispensable (boucle)
Ce n'est pas un dysfonctionnement. C'est le design implicite du système.
Les élites politiques, syndicales et économiques ont intérêt à ce qu'Eskom reste juste assez dysfonctionnel pour justifier les subventions massives et l'emploi pléthorique, mais pas trop dysfonctionnel pour provoquer un effondrement total.
2. Le trilemme insoluble de la réforme
Option A : réduire les effectifs → conflit social et coût politique
Option B : augmenter les tarifs → pression sur les ménages et les PME
Option C : Maintenir statu quo
→ Effondrement économique progressif + fuite capitaux
Le piège : choisir le statu quo par peur de la rupture. Les réformes engagées montrent qu’une autre trajectoire est possible ; encore faut-il aller jusqu’à une ouverture effective.
3. Le modèle Eskom se réplique partout
Le même pattern d'effondrement monopolistique se retrouve dans toute l'Afrique subsaharienne : ZESCO (Zambie), JIRAMA (Madagascar), ENEO (Cameroun), EDM (Mali).
Risque récurrent : lorsqu’un fournisseur dominant devient irremplaçable, le coût de sa défaillance peut aussi devenir sa protection.
4. La destruction du capital productif
Les delestages permanents créent une sélection adverse catastrophique :
- Les entreprises compétitives fuient le pays
- Les entreprises qui restent paient générateurs diesel (coût ×3)
- Les talents techniques émigrent massivement
- Les investisseurs étrangers évitent l'Afrique du Sud
Résultat : Eskom détruit la capacité productive future du pays entier.
5. Le précédent UK 1990 : preuve que l'alternative existe
En 1990, le Royaume-Uni a démantelé son monopole électrique (CEGB) via un processus appelé "unbundling" :
Avant : le CEGB intégrait production et transport en Angleterre et au pays de Galles.
Après la réforme de 1990 : séparation des fonctions et ouverture de la production. Cette expérience montre qu’une autre architecture existe ; elle ne fournit pas un barème automatique de gains sud-africains.
Leçon critique : La concurrence structurelle force l'efficacité. Ce n'est pas une question de bonne volonté. C'est une question d'architecture systémique.
Le Chiffre Qui Tue
Eskom gagne de nouveau de l’argent, tout en restant tributaire du soutien public. C’est là que se noue le problème du monopole, même quand les coupures cessent.
Ce chiffre révèle le cercle de la dépendance :
- L’État ne peut accepter un effondrement du fournisseur
- Le soutien protège la continuité du service
- Il réduit aussi le coût immédiat de l’échec pour l’organisation
- Le redressement doit donc s’accompagner d’une responsabilité effective et d’alternatives
- Sinon, le prochain choc réactive la même obligation de sauvetage
Conclusion : sauver le fournisseur ne suffit pas à sauver le système de sa dépendance.
Le monopole prisonnier commence là : tout le monde doit payer sa survie, alors que personne ne peut encore se passer de lui.
Question Stratégique
Autrement dit :
- Est-il possible de transformer Eskom de l'intérieur (nouvelle direction, audit, réduction effectifs) ?
- Ou faut-il accepter que le monopole est structurellement irréformable, et construire un système parallèle ?
L'histoire suggère que les monopoles ne se réforment jamais volontairement. Ils sont soit démantelés de force (UK 1990, Chili 1980s), soit maintenus en état d'effondrement permanent (Venezuela PDVSA, Zimbabwe ZESA).
L'Afrique du Sud est à un carrefour :
- Option 1 : Continuer l'effondrement lent (delestages, fuite capitaux, appauvrissement)
- Option 2 : Démantèlement structurel du monopole (risque politique, grèves, chaos transitoire)
La fenêtre pour choisir l'Option 2 se ferme rapidement. Chaque année de delestages détruit du capital productif irremplaçable.
Proposition Stratégique
Pour sortir du piège monopolistique sans provoquer d'effondrement total, l'Afrique du Sud pourrait adopter un modèle de transition en trois phases :
Phase 1 (2026-2028) : Unbundling organisationnel
Achever la séparation d’Eskom en trois fonctions autonomes. NTCSA porte déjà le transport depuis juillet 2024. Il faut lui donner les moyens d’ouvrir effectivement le réseau aux autres producteurs.
- Eskom Generation (Production) — gère les centrales existantes
- Eskom Transmission (Transport) — gère le réseau haute tension national
- Eskom Distribution (Distribution) — gère livraison finale
Avantages :
- Crée transparence comptable (on voit où sont les pertes réelles)
- Permet gestion indépendante de chaque segment
- Facilite introduction progressive de concurrence
Précédent réussi : UK (1990), Chili (1982), Australie (1990s)
Phase 2 (2028-2030) : Ouverture contrôlée à la concurrence
Élargir l’accès effectif des producteurs privés au réseau et organiser les achats :
- Les Independent Power Producers (IPPs) peuvent construire centrales (solaire, éolien, gaz)
- Transporteur tenu d’offrir un accès non discriminatoire au réseau ; achats organisés par contrats et règles de marché.
- Plafond initial : 10 000 MW de capacité privée (objectif proposé)
Effet attendu :
- Réduction progressive dépendance à Eskom Generation
- Baisse prix électricité (-20-30% sur 5 ans)
- Création 50 000 emplois secteur privé énergies renouvelables
Phase 3 (2030-2035) : Privatisation partielle d'Eskom Generation
Vendre 40-60% des centrales à opérateurs privés :
- Méthode : Concessions de 25-30 ans (pas vente définitive)
- Critères : Performance opérationnelle (disponibilité, maintenance)
- Protection emploi : Clause de non-licenciement 5 ans
Résultat final visé (2035) :
- 50% production : Eskom public (centrales stratégiques)
- 30% production : IPPs renouvelables
- 20% production : Opérateurs privés (centrales ex-Eskom sous concession)
Effets cumulés :
- Fin des delestages permanents (capacité disponible 95%+)
- Réduction progressive du besoin de soutien public, avec un objectif chiffré après audit.
- Baisse tarifs électricité -30-40%
- Création nette 200 000 emplois secteur énergie
Faisabilité : difficile dans le contexte politique actuel. Le calendrier et les gains chiffrés ci-dessus sont des objectifs proposés, pas des résultats garantis.
Conclusion : Le Bâtisseur et Le Geôlier
Deux figures dominent l'histoire des monopoles africains :
Le geôlier maintient le monopole par peur du chaos. Il croit protéger le pays en empêchant toute alternative. Il justifie l'inefficacité par la complexité. Il préfère l'effondrement lent au risque de transformation. Il optimise pour la survie institutionnelle, pas pour la performance réelle.
Le bâtisseur comprend que certaines structures doivent être démantelées pour que de nouvelles puissent émerger. Il accepte le risque transitoire pour créer résilience long terme. Il crée les conditions structurelles où l'efficacité devient obligatoire, pas optionnelle.
Eskom incarne parfaitement l'antiloi de la Loi 40 :
Les chiffres parlent d'eux-mêmes :
- 273 jours sans délestage national : la production se redresse.
- R64 milliards de soutien à la dette en 2024/25 : l’État reste indispensable.
- Une séparation du transport engagée : une ouverture à achever
La Loi 40 enseigne que le sommet du pouvoir, c'est quand le système peut fonctionner sans toi.
Eskom montre le risque inverse : quand la survie d’un fournisseur devient la condition de survie du pays, le pouvoir se transforme en dépendance mutuelle. Un meilleur résultat annuel ne suffit pas à défaire ce lien.
mais à ce qui continue de fonctionner quand tu disparais.
Eskom reste l’épreuve du monopole prisonnier : un géant qui se redresse, mais dont le pays doit encore financer et garantir la sortie de crise.
La question n'est plus "Eskom peut-il être sauvé ?"
La vraie question est : "Combien de temps l'Afrique du Sud peut-elle se permettre de le sauver ?"
Limites de l'Analyse
Transparence méthodologique :
Cette analyse privilégie l'angle du monopole structurellement irréformable. Elle minimise :
- Efforts de réforme réels : le redressement de la production, le retour au bénéfice et la séparation du transport sont des progrès substantiels. Le désaccord de ce brief porte sur leur capacité à défaire durablement la dépendance.
- Contraintes héritées : Eskom a hérité d'infrastructures de l'apartheid (1948-1994) conçues pour minorité blanche, pas 60 millions d'habitants. La dette technique est partiellement historique.
- Rôle de la corruption Gupta : Entre 2015-2018, la famille Gupta (State Capture) a systématiquement saboté Eskom. L'analyse traite cela comme symptôme, mais c'était aussi cause autonome.
- Complexité syndicale : NUMSA et COSATU défendent emplois de travailleurs réels. L'analyse les traite comme résistance irrationnelle, mais leur position a légitimité sociale.
- Alternatives déjà en cours : Le programme REIPPP a ajouté 7 000 MW entre 2011-2021. L'analyse minimise ces succès partiels.
- Coût social privatisation : Le modèle UK 1990 a fonctionné économiquement, mais a créé précarité emploi et hausses tarifaires initiales pour ménages pauvres.
- Données Eskom : Les chiffres officiels (capacité, pertes) sont souvent contestés. L'analyse utilise sources publiques (Annual Reports, NERSA), mais opacité comptable rend audit complet impossible.
Ce n'est pas une prescription politique. C'est une grille de lecture pour décideurs et observateurs qui doivent anticiper si le monopole prisonnier peut être libéré, ou s'il doit être démantelé.
Sources et références
- Eskom, 13 février 2026 — Point sur la stabilité du système électrique ↗
- Eskom, 30 septembre 2025 — Résultats annuels et dépendance au soutien public ↗
- Eskom — Présentation des résultats de l’exercice 2025 ↗
Stanislas Longo, Le Pouvoir qui reste, FUNDAMEN ÉDITIONS. Loi 40 — Construis des systèmes qui fonctionnent sans toi, p. 166.